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Les helviennes, ou Lettres provinciales philosophiques

by Abb? Barruel


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Les helviennes, ou Lettres provinciales philosophiques Summary:

Quel z?le est donc le v?tre, mon cher compatriote!

Je vous demande quelques livres philosophiques, et vous m'en envoyez de quoi former une biblioth?que; je vous les demande pour moi, et vous en envoyez ? notre libraire plus que la province n'en lira jamais.

Il est temps, dites-vous, que la philosophie ?tablisse son empire dans nos champs helviens; il est temps de faire conna?tre la lumi?re ? vos compatriotes, et rien ne vous para?t plus propre ? dissiper nos pr?jug?s que ces ouvrages pr?cieux dont vous nous recommandez la lecture. Je le crois comme vous; mais il fallait au moins nous pr?venir, et nous avertir des pr?cautions que nous avions ? prendre. Savez-vous ce que sont devenus tous ces livres? Notre vieux bailli en a fait saisir une grande partie, sous pr?texte qu'ils avaient ?t? condamn?s ? ?tre br?l?s au pied du grand escalier. Les autres ont occasion? des ?v?nemens tr?s-singuliers, dont je crois devoir vous faire part, de peur que votre z?le ne vous fasse commettre quelque nouvelle indiscr?tion.

Vous connaissez le jeune d'Horson, il venait de se faire recevoir avocat, et devait plaider ? l'audience; malheureusement il avait sauv? de la confiscation l interpr?tation de la nature, par M Diderot: il s'est avis? d'en apprendre par coeur quelques lambeaux; il s'est efforc? d'en imiter le style dans son plaidoyer. Nos magistrats ont cru qu'il parlait h?breu, et que son esprit s'?tait ?gar?; ils l'ont condamn? ? se taire ? l'audience, jusqu'? ce qu'il e?t appris le fran?ais, ou repris son bon sens.

Vous ne sauriez croire combien cinq ou six autres ?v?nemens pareils ont d?cr?dit? la philosophie dans l'esprit de nos provinciaux. Je me suis bien gard?e de leur parler des vapeurs que me donnait la lecture des incas. Trois fois j'ai essay? de lire cet ouvrage, trois fois j'ai senti ma t?te s'appesantir, et mes yeux se fermer comme d'eux-m?mes. J'?tais d'une faiblesse ? ne pouvoir plus me soutenir, le volume m'?chappait des mains, et,...


Quel zèle est donc le vôtre, mon cher compatriote!

Je vous demande quelques livres philosophiques, et vous m'en envoyez de quoi former une bibliothèque; je vous les demande pour moi, et vous en envoyez à notre libraire plus que la province n'en lira jamais.

Il est temps, dites-vous, que la philosophie établisse son empire dans nos champs helviens; il est temps de faire connaître la lumière à vos compatriotes, et rien ne vous paraît plus propre à dissiper nos préjugés que ces ouvrages précieux dont vous nous recommandez la lecture. Je le crois comme vous; mais il fallait au moins nous prévenir, et nous avertir des précautions que nous avions à prendre. Savez-vous ce que sont devenus tous ces livres? Notre vieux bailli en a fait saisir une grande partie, sous prétexte qu'ils avaient été condamnés à être brûlés au pied du grand escalier. Les autres ont occasioné des événemens très-singuliers, dont je crois devoir vous faire part, de peur que votre zèle ne vous fasse commettre quelque nouvelle indiscrétion.

Vous connaissez le jeune d'Horson, il venait de se faire recevoir avocat, et devait plaider à l'audience; malheureusement il avait sauvé de la confiscation l'interprétation de la nature, par M Diderot: il s'est avisé d'en apprendre par coeur quelques lambeaux; il s'est efforcé d'en imiter le style dans son plaidoyer. Nos magistrats ont cru qu'il parlait hébreu, et que son esprit s'était égaré; ils l'ont condamné à se taire à l'audience, jusqu'à ce qu'il eût appris le français, ou repris son bon sens.

Vous ne sauriez croire combien cinq ou six autres événemens pareils ont décrédité la philosophie dans l'esprit de nos provinciaux. Je me suis bien gardée de leur parler des vapeurs que me donnait la lecture des incas. Trois fois j'ai essayé de lire cet ouvrage, trois fois j'ai senti ma tête s'appesantir, et mes yeux se fermer comme d'eux-mêmes. J'étais d'une faiblesse à ne pouvoir plus me soutenir, le volume m'échappait des mains, et, au bout de deux heures, j'étais comme une personne qui sort d'un profond assoupissement. Il n'en était pas de même quand je lisais M De Buffon. Que j'étais enchantée de ses descriptions! Avec quel plaisir je revenais à celle de mon serin, de mon perroquet, de mon épagneul, et de tant d'autres jolis animaux! Mais peut-être n'était-ce pas là ce qu'on appelle de la philosophie. Je voyais l'écrivain tour à tour élégant, noble, majestueux, sublime, et toujours charmant comme la nature.